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Elections presidentielles ukrainiennes : Les enseignements du premier tour (Alla Lazareva)
Le premier tour de la présidentielle ukrainienne permet de faire quelques prudentes remarques. Prudentes, puisque que rien ne saurait être encore définitif avant le verdict du second tour. Mais indéniablement, quelques grandes tendances se profilent déjà.
En premier lieu, le résultat du deuxième tour reste imprévisible. On observe une concurrence rude entre deux candidats très différents, Youlia Timochenko et Victor Yanoukovich. Les pronostics des experts s’avèrent discordants. Cette situation constitue une preuve tangible de l’existence d’un pluralisme en Ukraine. Il ne s'agit certes pas encore d’un « pluralisme modèle » à la norvégienne, car il y a beaucoup d'électeurs qui ne se sentent pas représentés et s'apprêtent pour le deuxième tour à voter blanc. Mais l'Ukraine sort gagnante, si on la compare avec la Russie voisine où, trois mois avant la Présidentielle, on savait déjà le nom du futur gagnant et de son futur premier ministre.
Le deuxième point qu’il convient de souligner porte sur la demande de changement qui se manifeste dans la société ukrainienne. En additionnant toutes les voix qui se sont exprimées au premier tour pour des candidats de la « nouvelle vague », c'est-à-dire pour ceux qui n'ont jamais appartenu au premier cercle des décideurs ukrainiens, on obtient environ un tiers de l'électorat. Le rejet des candidats qui occupent depuis 15 ans l'avant-scène de la politique ukrainienne, est annonciatrice d'un renouvellement, peut-être pas si rapide, mais inévitable des élites politiques. La campagne « Nouveau citoyen », animée et soutenue par des écrivains connus et des ONG nourrit l'espoir qu'une nouvelle conscience politique est en train de naître. Plus de responsabilité, plus d'exigences par rapport aux hommes (et femmes) détenant le pouvoir: Cette idée commence à faire son chemin dans l'opinion publique ukrainienne.
Enfin, une autre réflexion s'impose à l'issue du premier tour : les votes pour Yanoukovich, ainsi que pour les candidats communiste et socialiste, totalisent presque 40%, et prouvent que l’empreinte soviétique demeurent encore très présente en Ukraine. Ces candidats ne s’inscrivent pas dans une logique de transparence et de pérennisation d’un Etat de droit... Le conservatisme de cet électorat conjugué à quelques déceptions du côté des électeurs oranges peuvent amener au pouvoir le leader du Parti des régions. «Ce sera au tour de l'autre partie du pays de vivre sa déception, si ce candidat gagne», estime Julia Mostovaïa, rédactrice en chef-adjoint de l'hebdomadaire ukrainien « Dzerkalo tyzhnia ». C’est ce ton sans illusions qui domine dans l'opinion publique ukrainienne, à la veille du deuxième tour prévu le 7 février 2010.
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Projection du film Daniel de Galicie le mardi 2 février 2010, 19h, à l’Espace culturel de l’Ambassade d’Ukraine (Lubomir Hosejko)
L’Ambassade d’Ukraine en France et le Ciné-club ukrainien
ont l’honneur de vous inviter à la projection du film Daniel de Galicie
(vo) de Yaroslav Loupiï suivie d’une intervention de Iaroslav Lebedynsky
historien et enseignant à l’INALCO
le mardi 2 février 2010 à 19 heures
Espace culturel de l’Ambassade
22, avenue de Messine, Paris 8e
DANIEL DE GALICIE ( Данило, князь Галицький )
Projection suivie d’une intervention de Iaroslav Lebedynsky, historien et enseignant à l’INALCO.
Production : Studio d’Odessa, 1987, 100 mn, coul.
Scénario : Olès et Yaroslav Loupiї
Réalisation : Yaroslav Loupiї
Photographie : Victor Kroutine
Décors : Yevhen Lyssyk
Musique : Volodymyr Houba
Son : Anatoliї Netrebenko
Montage : T. Prokopenko
Directeur de production : Olga Senina
Interprétation : Victor Yevgrafov, Ivan Havrylouk, Serhiї Bystrytskyi, Mykhaїlo Hornostaї, Nourmoukhan Jantourine, Bolot Beichenaliev, Ernest Romanov, Bohdan Stoupka, Youriї Grebenchtchikov, T. Haïdouk, Vira Kouznetsova, S. Mertsalo, Kostiantyn Artemenko, M. Volkov, S. Maksmyntchouk, Youriї Doubrovine, E. Savitskis
Genre : film historique
Synopsis Au XIIIème siècle, Daniel, l’éminent souverain de l’État de Galicie-Volhynie, est le dernier prince à résister à la Horde de Batou. Inféodé, Daniel tente de former une coalition avec le Pape, le roi de Hongrie, les princes de Pologne et de Lituanie. Mais le projet d’une croisade des puissances catholiques échoue. En 1255, Daniel repousse seul une ultime fois les hordes mongoles des marches de l’Europe.
Opinion
Lancée en 1985 par Mikhaïl Gorbatchev, la perestroïka ne tarda pas à inciter l’industrie du cinéma à se restructurer en unités de production indépendantes. Bien que la liberté de création, définie au mois de mai 1986 par le Vème Congrès de l’Union des cinéastes de l’URSS, s’avéra totale, depuis la conception jusqu’à la commercialisation des films, la carence en matière scénaristique freina inévitablement la réforme proposée par le Syndicat des cinéastes ukrainiens - passer à l’autofinancement et à l’économie du marché. La situation était telle que la Commission d’attribution du Prix Dovjenko pour le meilleur scénario décida de ne pas le décerner en 1987, faute de sujets valables. Cependant, dans le paysage débridé de la perestroïka, la première hirondelle du printemps arriva du Studio d’Odessa, qui de tout temps avait cultivé la différence avec les studios de la capitale, en livrant un film de Yaroslav Loupiї sur l’histoire de l’Ukraine du Moyen-âge, Daniel de Galicie. Impensable de par son sujet il y a quelques années encore, la réalisation du film rencontra néanmoins des résistances bureaucratiques, réactivées pour la circonstance. Récrit inlassablement depuis huit ans, le scénario de l’écrivain Olès Loupiї, frère du réalisateur, mettait en lumière une page essentielle de l’histoire de l’Ukraine à l’époque où sa partie occidentale aurait pu devenir une place forte de l’Europe et restaurer l’autorité des princes kiéviens. Tournant in situ en pleine ébullition indépendantiste – Loupiї est originaire de la région de Lviv -, le réalisateur se heurta aux apparatchiks locaux paniqués. Même le directeur de production, Olga Senina, fut atterré par les atermoiements de l’administration qui repoussait sans cesse les autorisations de tournage. Paradoxalement, on lui fit croire qu’il n’y avait plus en Galicie de prairies ou de champs en jachère, de chemins vicinaux sans poteaux électriques, de paysages écologiquement propres, sans cheminées et sans avions agricoles. Comme pour La Terre de Dovjenko, mais pour d’autres raisons, on ne pouvait trouver une paire de bœufs dans toute la région, et c’est de la lointaine Russie que furent acheminés des chevaux. L’acteur Ivan Havrylouk, qui tenait le rôle du prince Vassylko, fut même pris à partie par le KGB qui fouilla son passé pour savoir si certains membres de sa famille n’avaient pas frayés avec les nationalistes. Et pourtant, le film de Loupiї n’avait rien de l’idéalisation historique trop souvent reprochée au cinéma ukrainien. Au moment où commençaient à craquer les fondements de l’empire soviétique, il focalisait sur le thème du rassemblement des terres slaves, prenait ses distances avec l’Église uniate, et ne revenait pas sur les campagnes de Daniel contre les Hongrois, les Polonais et les Teutons, dont les descendants restaient des alliés temporels au sein du Pacte de Varsovie. Très proche de Zakhar Berkout par son thème, sa facture et sa composition musicale que signa Volodymyr Houba, Daniel de Galicie représentait une œuvre rare dans le cinéma ukrainien avec, dans le rôle-titre, l’acteur russe Victor Yevgrafov qui avait fait une courte apparition dans le film Yaroslavna, reine de France de Igor Maslennikov (1983). Dans des tonalités sombres et sans interprétation normative, Yevgrafov imprima un regard d’une grande noblesse, avivé par la prescience du futur, et s’acquit de son rôle dans un ukrainien parfait. Pour les historiens, Daniel de Galicie est considéré comme l’un des tout premiers films-phare ukrainiens émergeant via la perestroïka.
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UN ALBUM ESSENTIEL DE LA BANDE DESSINEE UKRAINIENNE : MAXYM OSA, L'HOMME D'OUTRE-TOMBE (Perspectives Ukrainiennes)
Maxym Osa, guerrier cosaque, revient chez lui après l'attaque d'un port turque et s’aperçoit que plus personne ne le reconnaît. Pire : il serait mort et enterré ! Une enquête pleine de mystères, dans l'Ukraine du XVIIe siècle…
L'histoire :
Maxym Osa est un maître d'armes cosaque faisant parti d'une république de pirates vivant dans les plaines sauvages. Lors d'un grand raid vers les ports de Turquie, lors d’une explosion, Maxym perd connaissance. Quelques jours plus tard, il se réveille dans le monastère de Saint-Florent en compagnie d'un certain Matviy Khvist qui lui raconte son histoire. Après un raid réussi, Matviy fit la fête avec les autres membres de son équipage et passa sa soirée à tenter de séduire une serveuse en lui parlant de sa fortune accumulée au fil des raids. Il pensait alors avoir séduit la dame, mais celle-ci lui a fait boire un poison. Il s’est dès lors retrouvé sous le coup d'une malédiction, tant qu'il n’avait pas révélé la cache de sa fortune, métamorphosé en loup-garou ! Après plusieurs jours, durant lesquels il fut torturé la journée et métamorphosé la nuit, il réussit à s'échapper. Il se rendit alors au monastère et s'est absout de ses péchés. Il prit alors deux résolutions : offrir toute sa fortune au seigneur kritchevskyi et tuer cette sorcière qui l’a maudit. Or, pour ce faire, il a besoin d'une balle en argent qui a été bénie. Maxym en a une sur lui, mais il refuse de la lui donner car il s’agit d’un porte-bonheur. Quelques temps plus tard, Maxym quitte le monastère et rentre chez lui. Sur place, personne ne le reconnaît. Surtout, on lui apprend que le cosaque Maxym Osa est mort et enterré…
Analyse de Jonathan Bara planète BD :
Le début de cette histoire qui contera deux volumes est diablement efficace. Maxym le cosaque revient chez lui et se retrouve devant une pléiade de mystères : pourquoi sa femme et les villageois font-ils semblant de ne pas le reconnaître? Qui a fait croire qu'il était mort et enterré ? Dans quel but ? Qui est cet homme mystérieux qui prétend être sous le joug d'une malédiction ? Le héros se met à enquêter et rassemble ce qu'il sait pour tenter de relier les événements entre eux. Il se sert également de ses connaissances sur les différents protagonistes pour démasquer le coupable et ses intentions. De lieu en lieu, il discute avec tout le monde, dans le but de démêler ce sac de nœuds, comme le ferait un détective. La découverte de cette galerie de personnages mystérieux est parfaitement orchestrée et l'on se met, nous aussi, à essayer de comprendre et recouper certains événements dans le but de comprendre. Mais les informations délivrées sont encore trop vagues pour l'instant… Les dessins sont eux aussi très réussis. Leur classicisme ne nous empêche pas d'apprécier les différents décors de l'Ukraine du XVIIe siècle et de nombreuses scènes d'action émaillent l'enquête du cosaque grand amateur de vodkas. Rendez-vous dans le second volume pour découvrir la clef du mystère…
MAXYM OSA, "L’homme d’outre-tombe"
Auteur : Igor BARANKO
ISBN : 978-2-87265-404-8
Editions JOKER
Format : 24,1 x 32 cm - cartonné
Biographie d'Igor BARANKO
1970 : Naissance d'Igor Baranko à Kiev, Ukraine.
Années 70 : il reçoit sa première BD : un album de Grzegorz Rosinski illustrant l'histoire de la Pologne. Il découvre également les Éthiopiques d'Hugo Pratt.
Années 80 : Après ses études aux Beaux-Arts de Kiev, Baranko effectue deux années de service militaire.
1990 : De retour de l'Armée Rouge, c'est avec contentement qu'il assiste à la déliquescence de l'empire soviétique. Le jeune Baranko part ensuite vers les régions les plus reculées de Sibérie (Buryatia, Tuva), à la recherche du sens de la vie.Rentré en Ukraine, Igor y prend la mesure des espoirs déçus : le marasme économique a remplacé l'euphorie de l'indépendance. Sûr de sa voie, Igor Baranko se fait connaitre en envoya nt ses planches à des fanzines européens.
1999 : Barankos'installe aux USA.
2003 : Le premier volume de l'Empereur Océan, écrit et dessiné par Igor Baranko, paraît simultanément en Europe et aux États-Unis.
La même année sort L'Alliance, premier tome de la série E17: la Trilogie Ellis, dont le scénario est signé Jean-pierre Dionnet.
2005 : Parution du Baiser du Serpent, le premier tome de la série La danse du temps, dont il est à la fois scénariste et dessinateur.
2006 : En mai paraît le second tome de "La danse du temps"," l'arme des démons".
Le troisième tome, "Les Trois Reines sans visage", parait quelques mois plus tard.
2007 : L'aventure d'Exterminateur 17 se poursuit, "Des larmes sang" sort en juillet.
2008 : Parution de "L'Homme d'Outre-Tombe", le premier tome de la série Maxym Osa, dont il est à la fois scénariste et dessinateur.
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5 questions à Lubomir Hosejko, historien spécialiste du cinéma ukrainien, relatives à Taras Boulba et à l’Iliade zaporogue (Perspectives Ukrainiennes)
Que représente le personnage de Taras Boulba dans l’imaginaire ukrainien ? Dans l’imaginaire social, en premier lieu, il représente l’habilité d’une nation à figurer ce héros romantique à l’aide d’un réseau d’association d’images, reliées par la peinture, la gravure, la sculpture, les figurines, la bande dessinée, le cinéma, le ballet, etc. En cela, l’iconographie ukrainienne est très abondante. Dans cet imaginaire précis, Taras Boulba est associé le plus souvent au fameux tableau d’Ilia Répine Les Cosaques écrivant une lettre au Sultan de Turquie, croqué en personnage haut en couleur dans sa splendeur homérique. Dans l’imaginaire identitaire qui fait référence à des lieux et à l’Histoire, en l’occurrence à celle des Cosaques zaporogues, dont les pratiques folkloriques, les légendes et la littérature populaire se sont emparé, il symbolise un véritable mythe qu’il dispute, parmi d’autres, à Olexa Dovbouch, ce hors-la-loi qui volait les riches et redistribuait l’argent aux pauvres et sur qui les balles ricochaient comme sur une plaque de fonte. Les deux personnages sont emblématiques, à la différence près, que Dovbouch exista réellement au XVIIIème siècle alors que Boulba fut le fruit de l’imagination de Gogol – un super héros qui rejette toute aliénation ou frustration et qui meurt, sacrifié par l’Histoire. En fait, Taras Boulba est un personnage mi légendaire, mi historique, qui n’a jamais trouvé son double dans la réalité, sauf dans la fiction. Dans son film Chtchors (1939), le cinéaste Alexandre Dovjenko essaya de transposer le personnage de Boulba dans celui de Bojenko, paysan madré et jovial devenu commandant d’un régiment bolchevique pendant la guerre civile. Il en fit un portrait saisissant et truculent, si bien que les spectateurs reconnurent en lui l’alter ego de Boulba pour ne pas dire son sosie. À proprement parler, le personnage de Boulba semble être davantage fixé dans le subconscient collectif que dans la conscience nationale du peuple ukrainien, pour qui les grands chefs cosaques historiques restent Petro Sahaïdatchnyi, Bohdan Khmelnytskyi et Ivan Mazepa. En 1990, les cérémonies du Cinq centième anniversaire de l’avènement des Cosaques zaporogues ont bien montré ce à quoi la nation ukrainienne aspirait. À rien d’autre qu’à son indépendance et à l’édification d’un État national. Parmi les dizaines de milliers de participants en tenue cosaque traditionnelle, s’égayaient des centaines de quinquagénaires ventrus et moustachus, travestis en Taras Boulba.
Quel regard portez-vous sur les différentes adaptations de Taras Boulba au cinéma ? La dizaine de versions réalisées en l’espace de cent ans montre l’évolution des ressources techniques et esthétiques du cinématographe, mais aussi les divers choix politiques et sociaux des producteurs et des réalisateurs face au goût du public. Hormis les quelques courts métrages du cinéma muet russe et ukrainien, et le long métrage allemand de 1925, réalisé par Wladimir Stryjewski (sonorisé aux États-Unis en 1939 pour les besoins de la diaspora ukrainienne), seules cinq versions parlantes peuvent retenir notre attention. Taras Boulba (1935) de Alexis Granovski, film sympathique, à la typologie franchouillarde, et sa version anglaise étiolée, The Rebel Son of Taras Bulba ou The Barbarian and the Lady (1938) de Adrian Brunel et Albert de Courville. Taras Bulba (1962) de Jack Lee Thompson, superproduction hollywoodienne qui se distingua par d’impressionnantes scènes de bataille et connut un succès commercial mondial, malgré son côté superficiel et barbare (la scène, où Yul Brynner chante Kalinka, la chanson russe popularisée en Occident par les Chœurs de l’Armée Rouge, est anachronique et incongrue). Ce film éclipsa la médiocre production franco-italienne, Le Fils de Taras Boulba ou Taras Bulba, il cosacco (1963) de Henri Zaphiratos et Ferdinando Baldi. Enfin, le film russe de l’Ukrainien Volodymyr Bortko, Taras Boulba. La Sitch zaporogue, sorti en avril 2009 sur les écrans de Russie et de la CEI. L’adaptation cinématographique de ce dernier suscita une réaction très négative dans l’intelligentsia ukrainienne qui y perçut des symptômes récurrents du nationalisme grand russe, et une certaine connivence idéologique entre le réalisateur, l’acteur ukrainien Bohdan Stoupka, qui tient le rôle-titre, et le décorateur Serge Yakoutovytch. Néanmoins, cette adaptation peu être considérée comme la plus aboutie, la plus intéressante aussi, mais techniquement limitée. Elle ne donne pas l’impression que le réalisateur a évolué par rapport à un sujet porteur, et à travers lui, le cinéma russe dans son ensemble. Les moyens humains y sont considérables, mais pas les moyens techniques, tels qu’on les connaît dans le cinéma contemporain américain, européen ou asiatique. On constate, par ailleurs, que la version de Bortko ne fait état d’issue commerciale mondiale. Plus étonnant encore, aucune des programmations de films russes dans le cadre de l’année de la Russie qui se tiendra en France en 2010, n’inclue sa participation. Quant à la cinématographie ukrainienne, le Service cinématographique d’État se contenta de produire le docu-fiction Gogol, le paradis perdu de Rostyslav Plakhov-Modestov. Le titre par lui-même en dit long et se passe de commentaire.
Quelles ont été les grandes étapes de la carrière de Victor Grès ? Victor Grès a débuté sa carrière dans les années 60, au moment où le cinéma ukrainien, sous l’impulsion de Serge Paradjanov, Youriï Illienko, Ivan Mykolaïtchouk ou Léonide Ossyka, a recouvré une simili liberté de création. C’étaient les années de la fameuse École poétique de Kiev. Dès son premier court métrage Qui mourra aujourd’hui, Victor Grès se distingua par sa conception esthétique de l’image, au graphisme épuré et raffiné. Prenant pour sujet l’histoire d’un détachement de soldats dans le désert, ce film de fin d’études fut mis aussitôt à l’index. Traduit en de superbes images en noir et blanc, le thème de la soif y est traité sur le mode du western. Grès réalisa, dans la foulée, Une pluie battante, un hymne à la beauté féminine. Entre cinéma poétique et néo-réalisme italien, cette miniature cinématographique qui met en exergue le Kiev des sixties autour des premiers émois amoureux d’un petit garçon, obtint la Nymphe d’Or au Festival de Télévision de Monte-Carlo en 1970. Victor Grès réalisa encore un film de télévision sur la jeunesse, Bleu et vert, sur quoi se termina son véritable postulat. Vinrent ensuite les années sombres du cinéma brejnévien, où, privé de plateau, il dut sa survie artistique à l’écriture, avec Valeriï Chevtchouk, de plusieurs scénarios qui ne seront jamais portés à l’écran. Peu avant l’avènement de la perestroïka, il réalisa en 1980 La Poule noire. Ou les locataires d’en dessous, d’après le conte d’Anton Pogorelsky, un film merveilleux sur l’enfance au XVIIIème siècle qui obtient une dizaine de prix internationaux, dont le prestigieux Prix d’or au Festival de Moscou. Ce film fut primé en France au Festival Henri Langlois de Tours, de Poitiers et de Lyon. Grand connaisseur de l’histoire du Moyen-âge, Grès porta encore son regard sur Mark Twain. Mais les bouleversements politiques et la catastrophe nucléaire de Tchornobyl repoussèrent la réalisation de son second long métrage, Les Nouvelles aventures d’un Yankee à la cour du roi Arthur (1989), à la fin de la décennie. Cet opus, naviguant entre le réel et le fantastique, adouba le talent du réalisateur, qui emmena son héros, l’unique rescapé d’un Boeing américain qui s’est crashé en plein Moyen âge, revisiter superbement le monde de la chevalerie. L’indépendance de l’Ukraine pointant, on crut que Victor Grès avait enfin le champ libre. Hélas, cette illusion ne fut que de courte durée. Hormis quelques travaux alimentaires livrés pour la télévision ukrainienne, Victor Grès ne tourne plus depuis 1988 pour cause de malthusianisme économique. En quarante ans de carrière, il ne réalisa que cinq films de fiction. Aux dernières nouvelles, L’Iliade zaporogue. Taras Boulba et ses fils, projet vieux de 20 ans, vire manifestement à l’odyssée. Une fois de plus, bien que figurant dans la liste des films sponsorisés par le Ministère de la Culture pour la période 2009-2011, il a été rejeté par le Service cinématographique d’État, qui a jugé bon de suivre la position prise à l’époque soviétique en faisant obstruction à l’ambitieux projet. La crainte obsessionnelle d’entretenir sur les écrans les relents de l’inimitié séculaire entre les peuples polonais et ukrainien en était la raison principale parmi les nombreuses invoquées. En réalité, la décision prise le 11 décembre 2008 par la Commission d’expertise cinématographique ne stipulait que l’aide accordée à l’élaboration du scénario technique de Victor Grès, intitulé Taras Boulba, sous forme de commande de l’État. Par ailleurs, toujours dans cette liste, le nom de Victor Grès est mentionné comme scénariste et réalisateur du film Yom Kippour ou le Jour de l’Expiation, d’après les récits de Volodymyr Korolenko, des légendes et contes ukrainiens.
Quelles sont les singularités du scénario de Victor Grès et qu’est-ce qui le distingue radicalement des autres versions de Taras Boulba ? Le scénario L’Iliade zaporogue. Taras Boulba et ses fils se distingue des autres versions par la volonté du réalisateur de replacer le personnage de Boulba dans un décor historique et naturel authentique, et non dans un tableau de tapisserie ou un roman de chevalerie épigonique. Selon lui, l’œuvre culte de Gogol nécessite une réappropriation, intellectuelle et artistique, pour les besoins d’une cinématographie tout aussi universelle, créative et imaginative. Fervent admirateur du réalisateur japonais Akira Kurosawa, Victor Grès est lui-même une personnalité à part dans le cinéma ukrainien, capable de transformer ce magnifique récit en une véritable Iliade cinématographique. Son scénario relève d’une compilation magique et astucieuse. À l’œuvre littéraire de Gogol proprement dite, le réalisateur a ajouté quelques fragments épisodiques, tirés du scénario éponyme d’Alexandre Dovjenko, scénario datant de 1940 que Dovjenko ne porta jamais à l’écran. Il apporta sa touche personnelle en y incluant un petit rôle épisodique, celui du Français Guillaume de Beauplan qui avait servi en qualité d’officier d’artillerie les rois de Pologne Sigismond III et Ladislas VII. Il augmenta le tout d’insertions tirées de la littérature orale semi fixée, de légendes toponymiques ou eschatologiques, de doumas cosaques ou de chantés lyriques. Cependant, ces chants et doumas semblent cadenasser le mécanisme narratif et rappellent, en quelque sorte l’hypertrophie esthétique employée parfois à tort dans le cinéma d’auteur de l’école poétique de Kiev. En 2008, en vue d’une coproduction et d’une distribution internationales, j’avais été sollicité par le directeur du Studio National Alexandre Dovjenko de Kiev, Igor Stavtchanskyi, d’assumer la traduction française du scénario dans sa forme réduite. En 2009, l’année du bicentenaire de la naissance de Gogol, dans le but d’intéresser des producteurs potentiels, j’ai décidé de publier le scénario. L’occasion me fut offerte par la collection Présence ukrainienne des Éditions de l’Harmattan. Entre temps, j’avais discuté maintes fois avec Victor Grès d’une éventuelle réadaptation ou réécriture de son scénario, en recentrant et en élargissant le rôle du personnage de Beauplan sans pour autant faire d’ombrage à celui de Boulba. Mais le réalisateur resta muet. Bien que la diégèse du film fût chronologiquement postérieure à l’Histoire - chargé de relever la topographie des places fortifiées et de dresser la première carte de l’Ukraine, Beauplan sillonna l’Ukraine entre 1632 et 1648 -, l’idée ne semblait pas dénaturer le récit original. Celui-ci méritait d’être repensé à travers le médium cinématographique, en prenant parallèlement pour protagonistes de second plan des Français et des Italiens allant se faire recruter chez les Cosaques zaporogues, comme ce fut le cas dans la réalité. Cette hypothèse allait tout à fait dans le sens du cinéma de Grès qui a la particularité de couler, à la frontière de l’étrange et du fantastique, des scènes réalistes et flamboyantes. D’ailleurs, le happy end qu’il imagina paraît appuyé, mais poétiquement merveilleux et surnaturel : personne ne meurt, mais « cet instant n’arriva jamais ».
Les œuvres de Gogol et plus généralement le substrat culturel ukrainien constituent-ils un enjeu politique dans l’Ukraine contemporaine ? Plus que ses œuvres, c’est la personnalité même de l’écrivain qui constitue cet enjeu. Imaginons qu’on lui attribue le Prix Nobel de littérature à titre posthume ! Dans le face-à-face politique entre la Russie et l’Ukraine d’aujourd’hui, on constate que chacune des parties se positionne aussi sur l’échiquier du rayonnement culturel, et chacune revendique des arguments susceptibles de rattacher Gogol à son propre patrimoine. Entre ces deux positions, s’intercale, d’une part, l’accablante prégnance du modèle monopolistique, et, d’autre part, la quête identitaire dans un espace resté subjectif. En ce qui concerne le substrat culturel, il reste inaliénable, et il serait hasardeux d’émettre des sous entendus. Cependant, alors que la politique ukrainienne tend à diminuer les divers contentieux socioculturels en stabilisant ses relations avec la Russie, elle contribue également à cimenter une identité plus cohérente parmi ses citoyens russophones. Ce dualisme rappelle celui de Gogol, lorsqu’il affirmait ne pas savoir quelle âme il avait, russe ou ukrainienne, et qu’il ne pouvait pas accorder sa préférence à l’une ou à l’autre de ces nations, car les deux doivent vivre dans leur diversité. La question rituelle à qui appartient Gogol ? est une question fausse pour un faux débat. Ukrainien d’origine, Gogol publiait en russe. Ses œuvres appartiennent autant à la littérature russe qu’à la grande littérature universelle, dans laquelle la littérature ukrainienne a sa place elle aussi. Les écrivains dignes d’appartenir à la littérature mondiale existent indépendamment de leur détermination historique dans les littératures nationales. Mais revenons à Boulba. Le sort de l’Ukraine aurait-il changé s’il n’eût égaré sa pipe ? Quelle aurait été son attitude vis-à-vis de l’hetman Bohdan Khmelnytskyi au Traité d’alliance conclu avec les Moscovites à Pereiaslav, en 1654 ? Mais ceci n’étant que pure fiction, seul Gogol pouvait y répondre.
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La Russie menace-t-elle l'Occident? (Jean-Sylvestre Mongrenier)
Si l’on en croit Vladimir Poutine, la fin de l’URSS serait « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Les violentes menaces et actes hostiles à l’encontre de nations européennes donnent sens à cette brutale affirmation. Embargos énergétiques à répétition, tentatives de déstabilisation et passage à l’action armée contre la Géorgie empoisonnent les relations russo-européennes. Dans les crises extérieures qui mettent au défi l’Occident, en Iran ou dans d’autres théâtres géopolitiques, la Russie exploite, en vue de ses seuls intérêts, les opportunités stratégiques qu’elle rencontre.
L’Occident perdrait-il donc la « Russie-Eurasie », puissance perturbatrice et encline aux excès aux confins de l’Europe ? A la croisée de l’Orient et de l’Occident, cet Etat-continent est animé par un nouvel autoritarisme et les dirigeants russes entendent reconstituer une sphère de contrôle exclusif dans l’espace post-soviétique. Ils agissent en conséquence. Leurs prétentions s’opposent à l’extension des frontières de la liberté dans l’Ancien Monde et appellent des réponses à la hauteur des enjeux. Quelle posture l’Occident doit-il tenir face à ce pays ? Encore faut-il poser le juste diagnostic géopolitique.
Jean-Sylvestre Mongrenier, La Russie menace-t-elle l'Occident?
224 pages - 17.00 euros
ISBN : 978-2-916722-84-9
Format : 135 x 210
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